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Blogonzeureux!
Le blog du webzine Vivonzeureux! : Des tranches de vie de Pol Dodu en forme de rondelles discographiques

9 août 2007

FELT : Poem of the river

Offert par Creation Records par correspondance en 1987
Réf : CRE LP 017 -- Edité par Creation en Angleterre en juin 1987
Support : 33 tours 30 cm
6 titres

J'associerai toujours Poem of the river au concert que Felt a donné à l'Ancienne Belgique à Bruxelles le vendredi 20 février 1987. Parce que c'est ce jour là que j'ai entendu pour la première fois des extraits de ce disque, qui devait sortir quelques mois plus tard, et parce que c'est aussi la première fois que j'ai vu Felt accompagné par les diapositives et le light-show psychédélique à huile de Roger Cowell. Les photos de pochette rendent bien compte de l'effet visuel de ce light-show pour le public, particulièrement efficace à l'Ancienne Belgique grâce au très haut mur situé derrière le groupe sur lequel les projections se sont faites.
Je me suis longtemps persuadé que ces photos de pochette avaient été prises à Bruxelles ce soir-là, mais la sortie en 2003 du DVD live A declaration, avec un visuel de pochette et un light-show similaires, a prouvé que ces photos auraient très bien pu être prises le même mois à Londres.

Cette journée du 20 février 1987 fut bien remplie. D'abord la fac, puis à la sortie des cours, Philippe R. est passé nous chercher, Joaquim da M. et moi, et nous sommes partis pour Bruxelles, première date de la tournée continentale de Felt avec Biff, Bang, Pow ! en première partie. Au passage de la frontière à La Capelle, Philippe nous a raconté un vieux souvenir de retour mouvementé de Hollande à cet endroit dans les années 70. Nous ne savions pas que, aussi bien Joaquim et lui que moi-même, lors de nos passages respectifs à la frontière au retour, nous aurions affaire à des douaniers désagréablement suspicieux (à tort cette fois).
L’Ancienne Belgique est située en plein centre de Bruxelles, tout près de la Grand Place. Nous sommes arrivés un peu en avance et nous avons pu accéder aux groupes sans trop de problème.
Alan m'a demandé de faire le J.C. Brouchard avec Biff, Bang, Pow ! sur scène, ce que j'ai fait de bon coeur : à part pour A day out with Jeremy Chester, pour laquelle je me suis levé et j'ai joué un peu de tambourin, j'ai passé le concert assis sur une chaise, à manger et à lire, en hommage à la ligne claire, un numéro de Spot BD avec La Marque jaune en couverture. Je fus sacrément surpris de retrouver la Marque en une de tous les journaux le lendemain pour annoncer la mort d'E.P. Jacobs ! Dans la soirée, Alan a pas mal discuté avec Philippe de sa toute nouvelle guitare Rickenbaker dont il était tout fier.
On était en février. Ça caillait bien dehors, et l'ambiance était assez froide aussi dans la salle, loin d'être pleine. Mais j'ai trouvé que cette ambiance convenait très bien à la musique de Felt.
Leur concert fut grandiose. Musique excellente et impression visuelle depuis la salle très forte. Le groupe paraissait minuscule, noyé dans les aplats de couleurs jaune et bleu. Le contraste était d’autant plus fort avec la majesté de la musique produite. Ils ont joué pas mal de titres de Forever breathes the lonely word, et des nouveaux aussi, donc, notamment A declaration et Riding on the equator. Un chroniqueur belge, qui voyait Felt sur scène pour la première fois, a été plutôt déçu, mais comme moi c'est A wave crashed on rocks qu'il a préféré, un titre où la majesté de la msuique se mariait parfaitement aux effets visuels. Contrairement à moi, ce chroniqueur a su reconnaître dans l'un des instrumentaux joués une version instrumentale d'un titre de Michel Polnareff (Ame caline, retitré Soul coaxing en 1968 lorsque la version easy listening de Raymond Lefèvre et son Orchestre est devenue un hit aux Etats-Unis, dans la foulée du succès de Love is blue par Paul Mauriat et son Orchestre). La seule version publiée de Soul coaxing par Felt se trouve sur le DVD A declaration.
L'impact visuel de Felt sur scène était renforcé par Phil King, leur nouveau bassiste, dont j'ai fait la connaissance ce jour-là, au look assez marquant, avec de longs cheveux noirs coiffés en une grande mèche devant, et avec une présence scénique supérieure de loin à la moyenne habituelle des membres de Felt. Phil venait de quitter les Servants. Je l'ai retrouvé par la suite avec Biff, Bang, Pow !, puis il fut de l'aventure Lush et joue actuellement avec The Jesus and Mary Chain.
Après, nous nous sommes tous retrouvés pour manger et boire au bar « D.N.A. ». Contrairement au concert, c'était assez agité. Il y avait tellement de monde que, malgré le froid glacial, nous sommes nombreux à être restés en terrasse. Le seul moyen de commander à boire, c’était de faire passer un billet d’un client à l’autre de dehors jusqu’au comptoir ; quelques minutes plus tard, le demi arrive, avec la monnaie. C'est là que, avec Joaquim et Philippe, nous avons trouvé à nous héberger chez des membres de Jim’s Twenty-One, un groupe d’écossais et d’anglais expatriés, tout contents de côtoyer des compatriotes et des idoles aussi : la cassette démo qu’ils m'ont donnée ce soir-là sonnait vraiment très Creation, tout comme Throwaway friend, leur unique single, qu'ils avaient enregistré quelques jours plus tôt.
Nous avons logé chez Kenny, qui partageait un appart avec d’autres membres du groupe dans une maison de ville d’un quartier un peu excentré de la ville. Tous les trois dans le salon, avec un seul canapé et pas assez de sacs de couchage, mais ce n’était pas vraiment le problème. Le problème, c'était qu’il faisait très froid ! Et, comme chez beaucoup d'anglais, qui ne doivent pas savoir ce que c’est que d’être frileux, il n’y a pas de chauffage central. Il y a juste un petit chauffage d’appoint, qui finit par s’éteindre par sécurité au bout d’un moment quand il n’y a plus assez d’oxygène dans la pièce. Du coup, on aère la pièce, ce qui ne nous réchauffe pas, on éteint le chauffage, et je ne dors quasiment pas de la nuit. Le lendemain matin, dès que nos hôtes ont commencé à bouger un peu, je me suis levé et j'ai été nous acheter des couques à la boulangerie du coin. J’ai rarement eu autant besoin d’un café le matin !
La veille, Alan m’a proposé de les accompagner pour un bout de la tournée avec Felt et Biff, Bang, Pow !, qui se poursuit pendant plusieurs jours en Allemagne. Comme c’est les vacances à la fac, je peux me le permettre. Alan me paiera le train pour rentrer.
Du coup, en fin de matinée, Kenny nous a raccompagné presque à notre point de départ, l’Hôtel Central, près de la place de la Bourse et à deux pas de l’Ancienne Belgique. Commence alors ce qui fait le sel des tournées rock, l’attente. Nous devions retrouver Biff, Bang, Pow ! à midi, et nous passons un temps infini à attendre, confortablement installés dans les fauteuils du hall de ce grand hôtel. Confortablement installés, enfin presque, puisqu’il n’y a pas de chauffage dans l’hôtel ! Nous sommes maudits !
Nous avons fini par nous rendre compte du problème, parce que nous avons froid, et surtout parce que, au fil des minutes, nous avons vu plusieurs clients venir à la réception indiquer un problème de chauffage dans leur chambre, et le réceptionniste leur répondait à chaque fois qu’ils allaient voir à ça et envoyer un plombier vérifier les radiateurs. Pour donner le change dans le hall, les propriétaires ont trouvé un moyen simple, mais bruyant : un canon à chaleur est braqué sur l’entrée, juste après la porte à tambour. Au bout d’une heure, nous crevons d’envie de dire aux clients que, non, ils ne sont pas les seuls à ne pas avoir de chauffage dans leur chambre !
On finit par voir apparaître, en ordre dispersé, les membres de Biff, Bang, Pow ! et de Felt. Une fois qu’on a vu Alan et confirmé que l’invitation à suivre la tournée tient toujours, Philippe et Joaquim peuvent repartir pour Reims. moi, comme je n’avais pas prévu de rester au-delà d’une nuit, je n’ai bien sûr aucun change. Je profite d’un des nombreux temps morts de la journée pour aller faire des courses dans un grand magasin tout près. Je n’ai pas trop de thunes, alors je me contente d’une superbe paire de chaussettes d’un orange des plus vifs, en soldes, et, quand même, d’un album des Replacements, Tim, en soldes aussi à 100 francs belges.
Le soir, je suis hébergé chez un autre membre des Jim’s Twenty-One, et je n’ai pas froid…

Pour ce qui est du disque lui-même, c'est l'un de mes préférés de Felt. Il a une grande unité, mais se rapproche plus des albums "pop" de Felt (The strange idols pattern and other short stories, Ignite the seven cannons, Forever breathes the lonely word, la face A de The Pictorial Jackson Review, Me and a monkey on the moon) que des deux premiers six-titres (Crumbling the antiseptic beauty et The splendour of fear). J'ai lu je ne sais plus où (Alistair Fitchett y fait référence ici) que Lawrence n'était pas content de la qualité de l'enregistrement, produit par Mayo Thompson, et aurait préféré, si le budget de Creation l'avait permis, jeté les bandes à la Tamise pour tout reprendre à zéro !
Le plus grand moment du disque, c'est à mon sens les 103 premières secondes, soit A declaration : Lawrence commence effectivement par une déclaration très forte et très typique de son personnage : "Je serai la première personne au monde à mourir d'ennui et j'aurai pour épitaphe le second vers de Black ship in the harbour (une chanson de Ignite the seven cannons). Ensuite, la chanson est très rythmée et se termine par un solo de guitare de Lawrence comme je les aime, simple et efficace.
Globalement, les paroles de Lawrence sur ce disque semblent plus directes et moins "littéraires" qu'auparavant. Tous les titres sont construits comme des morceaux courts. Mais il se trouve que deux d'entre eux se poursuivent dans de longues échappées instrumentales pour culminer à plus de six et huit minutes respectivement. Le plus réussi des deux est incontestablement Riding on the equator, où l'orgue de Martin Duffy et les guitares de Lawrence, Neil Scott et Tony Willé se répondent dans de grandes envolées.