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Michka Assayas article on Felt and Denim

1990 "Une dernière tentation" entretien Les Inrocks Bates

Groupe de rock atmosphérique britannique, 1979 :
Lawrence Hayward (chanteur et guitariste), né en 1961 à Birmingham, Angleterre ; Maurice Deebank (guitariste) ; Gary Ainge (batteur).
Marqué par la personnalité ascétique et introvertie d'un chanteur et compositeur très littéraire, Lawrence Hayward, ce groupe de Birmingham d'abord inspiré par Tom Verlaine et le groupe Television, avec les accents chantés-parlés d'un Bob Dylan ou d'un Lou Reed, s'est orienté vers une musique néoplanante, nourrie d'influences classiques, fondée sur des entrelacs de guitare réverbérée évoquant parfois The Durutti Column.

Lawrence Hayward grandit à Water Orton, une banlieue modeste de Birmingham, chef-lieu industriel des West Midlands, au sein d'une famille ouvrière. Adolescent solitaire et replié sur lui-même, il découvre à l'âge de quinze ans les disques de Television (Tom Verlaine restera longtemps son héros et modèle) et de Subway Sect, le groupe punk expérimental du poète-chanteur Vic Godard. Rejetant violemment le style de vie de son milieu, il refuse de fumer et de sortir se saouler au pub. Il préfère lire seul dans sa chambre, obsédé par l'idée de devenir un artiste légendaire. Il s'associe en 1979 au guitariste Maurice Deebank, issu d'une formation classique, et enregistre avec lui le morceau « Index », manifeste bruitiste de deux guitares saturées au vibrato plaintif, à la Tom Verlaine, qui retient l'attention du label indépendant Cherry Red. En 1981, sort un premier 45 tours, « Something Sends Me To Sleep », une chanson lente et lugubre aux volutes de guitare planante : « Je voulais créer une musique vraiment sombre, explique Lawrence aux Inrockuptibles en 1990. Je voulais toucher les gens par le calme, les éloigner du rythme du rock'n' roll. » En règle générale, les simples de Felt sont mélodieux et accessibles, tandis que les albums sont plutôt conçus comme des pièces atmosphériques, essentiellement instrumentales, comme en témoignent les six longs morceaux du premier album Crumhling The Antiseptic Beauty. Ce contraste se vérifie avec les simples « My Face Is On Fire », en 1982, un morceau très violent, et, surtout, « Penelope Tree », en 1983, une chanson presque pop qui obtient un rang élevé dans les classements indépendants, tout comme « Sunlight Bathed The Golden Glow », n°1 indie fin 1984, très différents du second album The Splendour Of Fear (1984), situé dans la lignée du premier. The Strange Idols Pattern And Other Short Stories (1984), produit par John Leekie, ressemble plus à un album de rock classique, proche de Television, avec deux versions réenregistrées de « My Face Is On Fire » et « Sunlight Bathed... » Lawrence qui, par haine de ses origines, refuse que l'on mentionne son nom de famille, vit alors misérablement, acceptant des « boulots minables » [dixit] de serveur et de plongeur, logé dans une chambre impeccablement tenue et rangée, d'où il chasse les mauvaises odeurs à l'aide d'une batterie d'aérosols et sticks divers.

En 1985, le vent tourne. Le guitariste et compositeur de Cocteau Twins, Robin Guthrie, grand admirateur du groupe, produit l'album suivant de The Felt, et le dernier pour Cherry Red : Ignite The Seven Cannons. A cette occasion, Lawrence et son groupe montent en Ecosse pour enregistrer avec Liz Fraser, la chanteuse de Cocteau Twins et compagne de Guthrie, « Primitive Painters », un morceau qui sort en simple et fait de plus en plus parler d'eux. Le succès commence à se profiler. Lawrence négocie un contrat avec la nouvelle compagnie indépendante écossaise Creation. Il se sépare d'avec Maurice Deebank et recrute le claviériste Martin Duffy, conservant son fidèle batteur Gary Ainge. Très prolifique, The Felt sort en 1986 deux albums : le premier, Let The Snakes Crinkle Their Heads To Death, est un disque instrumental de courte durée. Le second, Forever Breathes The Lonely Word, représente un sommet où les obsessions de Lawrence pour le rock poétique new-yorkais à la Bob Dylan et Lou Reed et ses hantises personnelles, religieuses et métaphysiques, aboutissent à un disque passionné et accessible, d'où émerge un morceau au titre caractéristique, « All The People I Like Are Those That Are Dead ». Bien que sa musique commence à le faire vivre, Lawrence demeure plus névrosé que jamais : « Je crois que ma conduite est comme celle des gens qui torturaient leur corps, déclare-t-il en 1986 au NME. Peut-être qu'inconsciemment je me torture parce que je n'ai pas encore réussi à obtenir tout ce que je veux de la vie. » Après deux E-P. à dominante instrumentale, où règnent les claviers de Martin Duffy, Lawrence revient, pour la seconde face de l'album The Pictorial Jackson Review, en 1988, au style de Forever Breathes The Lonely Word. Avec son dernier album en 1989, Me And A Monkey On The Moon, produit par Adrian Borland, avec un bassiste et deux nouveaux guitaristes, The Felt réussit, de l'avis général, le meilleur disque de sa carrière. Pourtant, ayant perdu ses illusions, en proie à de grosses difficultés financières, Lawrence choisit de clore la décennie en mettant fin à son groupe, confiant en sa postérité légendaire. Duffy rejoint alors le groupe écossais Primal Scream.

La suite des aventures de Lawrence est plus que surprenante. Fin 1992, il réapparaît avec un nouveau groupe. Il lui est venu l'idée baroque d'embaucher le batteur d'origine du Glitter Band (les accompagnateurs de Gary Glitter) et de récupérer au second degré les aspects les plus naïfs et ridicules de la musique populaire du début des années 70, dans le but d'enterrer les années 80 qui ne lui ont apporté que désillusions. L'album Back In Denim contient d'ailleurs la chanson « I'm Against The '80's » et un long morceau intitulé « The Osmonds », où Lawrence raconte, sur un fond trompeur de musique désuète et sirupeuse, ce que fut son enfance à Birmingham. Ce projet tiré par les cheveux ne rencontra qu'un écho médiatique. Il persistera avec Denim On Ice (1996), qui contient des chansons aux titres éloquents comme « Synthesizers In The Ram » et « Best Song In The World ».


Michka Assayas