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Felt ou les contradictions de l'indépendance
"Underground Will Never Rise"


Je ne suis arrivé à Felt que récemment. Etrange puisque ce groupe a enregistré son premier album en 1979. Mais je dois avouer que j'étais vraiment passé à côté. C'est tout juste si j'en avais entendu parler dans quelques magazines de pop. Et il y a un an, ce fut comme une sorte de révélation (terme qui peut paraître excessif mais qui s'applique bien à la musique de Felt, me semble-t-il.) Pendant plusieurs mois j'en ai entendu parler sur la mailing-list de Belle and Sebastian. Et un soir de décembre 1997, à Manchester, j'ai remarqué que Stuart Murdoch, le chanteur du groupe d'Ecossais, portait un vieux (forcément) t-shirt de Felt. C'est ce qui m'a décidé : j'ai acheté ou emprunté tout ce que j'ai pu et surtout je suis allé me promener sur le site Tweenet, où on trouve un splendide article d'Alistair Fitchett sur le sujet. Ce qui suit n'est pas à proprement parler une traduction de son article, mais je m'en suis largement inspiré (avec sa bénédiction, je précise).
Le premier album de Felt est sorti sur un petit label indépendant en 1979. Il s'appelle Index et est l'oeuvre d'un garçon qui imaginait que le nom de Jon Lawrence faisait bien pop star... Par la suite, il a oublié le Jon pour être simplement connu comme le Lawrence de Felt. Premier album inclassable qu'il convient de resituer dans son époque. On est bien loin, ici, des amples mélodies pop des disques suivants. C'est plutôt un album de punk arty, à la manière de Cabaret Voltaire ou de Suicide. C'est d'ailleurs en se rendant à un concert de Vic Godard que Lawrence rencontra celui qui allait devenir un des guitaristes les plus reconnus et reconnaissables de la pop des années 80, Maurice Deebank. C'est avec cette rencontre que Felt nait et part à la recherche d'un label susceptible de les accepter. Et c'est aussi à cette occasion qu'on comprend la première contradiction qui animait Felt (et, avec eux, une bonne partie de la scène pop indépendante). Lawrence voulait clairement devenir riche, célèbre et reconnu pour son talent. Et pourtant, c'est vers le tout nouveau label écossais Postcard qu'il se tourne. Signer chez Postcard n'était sans doute pas la meilleure stratégie pour devenir une pop star. C'est néanmoins le côté indépendant et arty de ce label (qui nous offrira dans les années 80 Orange Juice) qui eut la préférence de Felt.

Je ne suis arrivé à Felt que récemment. Etrange puisque ce groupe a enregistré son premier album en 1979. Mais je dois avouer que j'étais vraiment passé à côté. C'est tout juste si j'en avais entendu parler dans quelques magazines de pop. Et il y a un an, ce fut comme une sorte de révélation (terme qui peut paraître excessif mais qui s'applique bien à la musique de Felt, me semble-t-il.) Pendant plusieurs mois j'en ai entendu parler sur la mailing-list de Belle and Sebastian. Et un soir de décembre 1997, à Manchester, j'ai remarqué que Stuart Murdoch, le chanteur du groupe d'Ecossais, portait un vieux (forcément) t-shirt de Felt. C'est ce qui m'a décidé : j'ai acheté ou emprunté tout ce que j'ai pu et surtout je suis allé me promener sur le site Tweenet, où on trouve un splendide article d'Alistair Fitchett sur le sujet. Ce qui suit n'est pas à proprement parler une traduction de son article, mais je m'en suis largement inspiré (avec sa bénédiction, je précise).

Le premier album de Felt est sorti sur un petit label indépendant en 1979. Il s'appelle Index et est l'oeuvre d'un garçon qui imaginait que le nom de Jon Lawrence faisait bien pop star... Par la suite, il a oublié le Jon pour être simplement connu comme le Lawrence de Felt. Premier album inclassable qu'il convient de resituer dans son époque. On est bien loin, ici, des amples mélodies pop des disques suivants. C'est plutôt un album de punk arty, à la manière de Cabaret Voltaire ou de Suicide. C'est d'ailleurs en se rendant à un concert de Vic Godard que Lawrence rencontra celui qui allait devenir un des guitaristes les plus reconnus et reconnaissables de la pop des années 80, Maurice Deebank. C'est avec cette rencontre que Felt nait et part à la recherche d'un label susceptible de les accepter. Et c'est aussi à cette occasion qu'on comprend la première contradiction qui animait Felt (et, avec eux, une bonne partie de la scène pop indépendante). Lawrence voulait clairement devenir riche, célèbre et reconnu pour son talent. Et pourtant, c'est vers le tout nouveau label écossais Postcard qu'il se tourne. Signer chez Postcard n'était sans doute pas la meilleure stratégie pour devenir une pop star. C'est néanmoins le côté indépendant et arty de ce label (qui nous offrira dans les années 80 Orange Juice) qui eut la préférence de Felt.

De toute façon, Felt est refusé par Postcard et signe en définitive chez Cherry Red, où le groupe sortira son premier vrai album, "Crumbling The Antiseptic Beauty" : 6 morceaux, 30 minutes, pas de basse, juste la voix si reconnaissable, si dense de Lawrence et la précision chirurgicale de la guitare. Mais l'excellence de cet album est loin d'assurer la réussite commerciale. Rappelez-vous (si vous le pouvez) le début des années 80 : c'était rempli d'horreurs comme Culture Club, Duran Duran, tous ces groupes qui ó Dieu merci ó ne laisseront pas une trace indélébile mais qui ont empêché Felt (notamment) de "percer" sur la scène musicale. La pop racée, spacieuse et sombre qui inspirait Lawrence était à mille lieux de ces produits commerciaux ; même chose pour les paroles qui introduisaient une bonne dose de poésie dans cette musique (voir les références à Rimbaud ou à Kerouac). Incompris, même par sa maison de disque, Lawrence est ainsi resté inconnu, dans l'ombre, seul. Alistair Fitchett, dans son article, compare à juste titre Felt et les Go-Betweens. Il est vrai que la beauté de leur musique et ce halo énigmatique et mystérieux qui les entoure en font des groupes maudits en leur temps. Mais aussi des groupes que chacun redécouvre et qui restent des références incontestables. Des classiques.

1985 est, d'une certaine manière, l'année des compromissions. J'utilise le mot un peu à contre-coeur. C'est aujourd'hui l'impression de Lawrence, rapportée par Alistair. Pourtant, c'est cette même compromission qui nous a donné mon morceau favori (à égalité avec d'autres, de nombreux autres, cependant) : "Primitive Painters" avec Liz Fraser en deuxième voix. L'artisan de cette coopération, c'est bien sûr Robin Guthrie à la production de l'album "Ignite The Seven Canons". Trop de concessions au style 4AD, paraît-il... Un disque que je trouve pour ma part splendide, où le noir de la touche Felt est adouci et éclairci par la production. Un chef d'oeuvre, assurément.

C'est avec le départ de Maurice Deebank et l'arrivée d'un clavier ó Martin Duffy ó que le "deuxième chapitre de l'histoire de Felt", pour reprendre la chronologie d'Alistair, commence. Avec une signature chez Creation, aussi, et la sortie d'un grand album de pop instrumentale, "Let The Snakes Crinkle Their Heads To Death". Cet album aride ne pouvait pas les placer à la tête des charts ; les suivants, oui. Pourtant, Creation a aussi peu misé sur Felt que Cherry Red : au début des années 80, Felt innovait trop ; désormais, maintenant que le public indie anglais les connaît, Creation refuse "d'investir" (désolé pour le gros mot) sur eux sérieusement. Et Felt est resté dans l'obscurité, malgré des albums tels que le parfait "Forever Breathes The Lonely World", l'oppressant "Poem Of The River" ou "The Pictorial Jackson Review". C'est dans ces albums que les paroles de Lawrence changent. La poésie est un peu délaissée au profit de confessions réalistes et pleines de désillusion : "I was going to be like royalty, I was going to come to the throne, I was going to become a personality, I was going to be so well known. What went wrong, I dont know..." Encore une fois, les contradictions de l'indépendance. Comme de nombreux autres groupes (je me rappelle les Field Mice déclarant qu'ils recherchaient le succès), Lawrence voulait devenir une pop star. Mais il refusait de comprendre qu'une telle musique n'est vraiment pas faite pour les stades...

Ironie du sort : c'est sur Cherry Red que sortira le dernier album de Felt, "Me and A Monkey On The Moon". Le plus rock, sans doute, le plus conventionnel. Pas suffisamment "commercial" pour autant... C'est alors que Lawrence créa de toutes pièces (semble-t-il) la légende selon laquelle Felt ne sortirait que 10 singles et 10 albums en 10 ans... Il fut ensuite à l'origine de Denim, groupe qui n'aura pas laissé un souvenir impérissable, c'est le moins qu'on puisse dire.

Pour conclure, quelques conseils. Les albums de Felt sont difficilement trouvables actuellement, sauf les compilations : "Absolute Classic Masterpieces" par Cherry Red et "Absolute Classic Masterpieces Vol2" par Creation. Deux disques absolument indispensables...