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POPNEWS Juin 2006 - interview

LAWRENCE

Au Panthéon des losers magnifiques du rock, Lawrence Hayward (plus "connu" sous son seul prénom) devrait s'assurer une place de choix. Il y eut tout d'abord Felt dans les années 80 : dix albums (souvent concis) et dix singles en dix ans, et à peine plus de ventes. Il s'agit pourtant de l'un des plus beaux coffres à trésors cachés de cette décennie injustement honnie : pop songs lumineuses, instrumentaux pointillistes, longues plaintes new wave, Lawrence et sa bande auront fait un peu de tout, et souvent très bien. Suivra l'aventure Denim, au succès tout aussi relatif malgré des premières parties de Pulp et un album inaugural rempli d'hymnes glam faussement ironiques ("I'm Against the Eighties"). Depuis quelques années, l'inaltérable Lawrence s'est réincarné en Go-Kart Mozart. En cette année anniversaire du plus célèbre et célébré des compositeurs, l'argent et la gloire vont-ils enfin frapper à la porte du songwriter anglais ? Ce ne sont pas les conditions particulières du concert donné à Paris par Lawrence et ses acolytes à l'initiative du magazine Magic qui pourront permettre d'y répondre aisément (voir les détails tragi-comiques dans l'interview), mais une chose est sûre : notre homme y croit, et cet entêtement a quelque chose d'à la fois dérisoire et magnifique.

Tu as rendu visite à ton roadie à l'hôpital aujourd'hui. Comment va-t-il ? Et toi-même ?
Lawrence : nous en revenons, en effet. Il est en soins intensifs et vraiment traumatisé. Il est tombé du balcon du quatrième étage dans la nuit. C'était notre premier gig à Paris en tant que tête d'affiche, une occasion vraiment particulière et c'est devenu catastrophique. Tellement de choses ont mal tourné (un accrochage en taxi, un bassiste malade, ndlr) et cela se termine par une défénestration. C'est vraiment fou, vraiment fou. Et c'est plutôt horrible de voir cet ami allongé sur un lit d'hôpital, avec quelque chose qui lui maintient le cou et des tuyaux un peu partout. Je ne sais pas combien de temps il va rester à l'hôpital, mais il ne sera certainement pas notre roadie pendant un moment. C'est tout. Et notre bassiste qui n'a pas pu faire le deuxième set hier tellement il était malade...

Comment as-tu trouvé le concert ?
C'était vraiment difficile. Nous avons été obligés de faire le deuxième set sans le bassiste, et le clavier a dû essayer de faire de la basse d'une seule main, ce qui est presque impossible, à moins de s'être entraîné avant. Je voulais faire cela avec tout le groupe, bien jouer, profiter de cette belle occasion à Paris. Et finalement, cela n'a pas été possible. Nous n'étions pas dans nos pleines capacités pour le deuxième set.

Il y avait pourtant du monde et certains semblaient très contents.
Pas moi. Il y avait trop d'avanies, de tension pour que je puisse y prendre plaisir.

Vous aviez déjà commencé à vous produire en Angleterre, n'est-ce pas ?
Oui, nous avons donné des concerts sous différents noms. Nous nous sommes appelés Fuzzy Ducks à Brixton, juste pour un essai, et ça a été un très bon gig. Et puis, incognito, nous avons ouvert pour Belle & Sebastian à l'Hammersmith Odeon à Londres. Paris était notre premier concert en tête d'affiche. Nous ne jouions ensemble que depuis quelques mois et nous avions pensé faire un premier set plus court, pour nous chauffer, vérifier que tout fonctionnait bien, et ensuite nous pensions délivrer un vrai set, plus étoffé et maîtrisé.

Te rappelles-tu les autres fois où tu as joué en France ? Je crois savoir que tu t'es produit à Reims en 1986 et à Paris à la fin des années 80, lors d'une édition du festival des Inrockuptibles...
Ce devait être avec Felt en 1989. Les La's ouvraient le show, puis c'était le tour de Felt et enfin les Stone Roses. Ce fut une nuit fantastique, brillante, un très bon show. Et avant cela, nous avions fait effectivement un petit tour en France. Mais où... (après s'être fait épeler le nom de la ville de Reims)... Mais oui, j'avais dormi dans cette grande cachette tout seul, sans lumière. C'était un très bel endroit. Nous ne pouvions pas rester dormir la nuit, nous étions partis et je commençais à en avoir marre. Je ne voulais pas partager une chambre avec les autres, et le propriétaire d'un bar où nous avions atterri m'avait laissé dormir dans une pièce à part, tout seul, sans lumière. Au milieu de la campagne. C'était très beau, la Champagne. Je devrais vivre là.

J'étais surpris de te voir hier sur scène si sérieux, impavide, dans un concert assez second degré.
J'étais un peu perturbé hier. Je n'ai pas forcément l'habitude d'être si sérieux. Les concerts en Angleterre étaient bien différents, et celui-ci représentait beaucoup, avec beaucoup de pression et trop de problèmes survenus en chemin. Mais je suis resté drôle tout de même, je crois, notamment quand j'ai dit à la fin qu'il gelait, alors que c'était sans doute le concert le plus irrespirable que j'ai fait, je suais à grosses gouttes. Enfin, personne n'a relevé la blague, il est vrai. Mais je n'aime pas beaucoup parler. D'ailleurs, je ne pense pas qu'il faille être drôle, Lou Reed ne l'est pas par exemple. La pop music n'est pas un sujet de plaisanterie. En l'occurrence, ce sont plutôt les paroles des chansons qui véhiculent l'humour, bien qu'elles soient aussi sérieuses.

Il y avait Jarvis Cocker dans le public hier. Il semble t'apprécier. Tu le connais bien ?
Nous ne sommes pas de grands amis, mais nous nous connaissons. C'est un mec gentil et serviable. Il connaît bien notre musique. Il fait bien son boulot de DJ aussi.

Hier soir, avant vous, il y avait un groupe nommé Part-Time Punk. En écoutant Go-Kart Mozart, je me suis dit : là, c'est du Full-Time Punk.
Oui, nous sommes punk à plein temps.

Est-ce que ça correspond à la musique du groupe ? Certains parlent de glam-rock, d'autres de brit-pop, mais ça a un côté très punk aussi, non ?
Pas vraiment. C'est plutôt du robot-rock, de la pop music un peu rocky sur les bords. J'ai grandi dans la musique punk et je l'adore, mais je ne peux pas dire que ce soit la musique que je fasse. J'appellerais cela du "novelty rock" , un nouveau genre de musique.

Qu'est devenu le projet "Denim Take Over", dont certains des morceaux se trouvent sur le dernier Go-Kart Mozart ?
C'était le nom du troisième album prévu pour Denim (le troisième disque réellement sorti s'appelant "Novelty Rock", ndlr), mais il n'y avait pas de liste définitive de chansons. J'ai essayé de trouver de l'argent pour mener le projet et ai conçu deux CD-R de démos à partir des chansons de Denim que j'avais. Certains morceaux ne devaient pas figurer sur le disque prévu, d'autres se sont retrouvés sur le Net, etc. Il n'y avait donc pas d'album, mais une idée, un projet. Si nous étions restés chez EMI, l'album suivant se serait appelé ainsi mais je ne sais pas quelles chansons auraient figuré dessus. Donc il n'y a aucune version officielle de "Denim Take Over". Sur le prochain Go-Kart Mozart, il y aura sans doute encore quelques chansons écrites il y a longtemps, mais il n'est pas question de ranimer le projet "Denim Take Over ". Cet album n'existe pas.

Qu'as-tu fait entre les deux albums de Go-Kart Mozart, qui se sont succédé à six ans d'intervalle ?
Tant que ça ! Non ? Je n'en avais pas conscience. Je suis resté au lit chez moi. A l'intérieur pendant longtemps. Quand on a été largué par EMI, tout s'est mal passé. Pendant longtemps, je n'ai rien fait et je suis resté à attendre. J'avais tellement fait pour Felt, puis pour Denim, que cela m'avait épuisé. J'ai dû faire un long break. De plus, Go-Kart Mozart n'avait pas de musiciens réguliers. Bon, maintenant, je pense que nous allons bosser, sortir des disques plus régulièrement. Ce temps de latence a été beaucoup trop long. Je souhaite que nous fassions maintenant des albums et des tournées plus régulièrement. Denim n'était pas un groupe de tournée, c'était plutôt un projet studio. Avec Go-Kart Mozart, nous allons former un vrai groupe, entrer dans les charts en Angleterre, trouver le succès, passer à la télé, comme n'importe quel groupe normal. Je ne veux plus d'un groupe underground. Je ne veux pas être dans un groupe dont le roadie se défénestre à quatre heures du matin, je veux être dans un groupe normal.

Tu penses que le public est davantage prêt pour ta musique aujourd'hui ?
Pour le moment, nous sommes encore dans un style très underground. Mais il faut que nous jouions plus, que notre musique soit plus diffusée et elle trouvera son public, car nous sommes un bon groupe pop. Ce sont encore des gens qui connaissaient Felt et Denim qui s'intéressent à nous, mais nous ne jouons pas de vieilles chansons, jamais.
Dans quelques mois, nous toucherons un nouveau public et serons considérés enfin comme un nouveau groupe. Et nos vieux fans seront au fond du public, et les nouveaux au milieu et devant.

J'avais cru comprendre que tu envisageais d'enregistrer un jour une version live de certains morceaux de Felt ?
Non, je n'ai jamais dit ça. Quand j'aurai soixante-cinq ans, que j'aurai une carrière comme celle de Kris Kristofferson, je reviendrai peut-être aux vieilles chansons pour les jouer. Mais pas encore, je suis toujours jeune. J'ai trop de nouvelles chansons, il n'y a pas d'espace pour les anciennes. Je pense avoir de quoi faire trois nouveaux albums, je n'ai pas le temps de regarder vers le passé.

De quoi faire trois albums ?
Une des raisons pour lesquelles j'ai arrêté pendant tant d'années est que j'avais vraiment déjà beaucoup de chansons prêtes, de quoi faire trois albums donc, et que je ne trouvais personne pour les sortir. Après Denim, j'avais déjà tant de chansons et de B-sides et je ne savais pas ce que je ferais ensuite. Déjà, là, je pouvais me dire que je pouvais prendre un break, tellement j'avais de matière. Ensuite, il fallait attendre d'avoir de nouvelles chansons.

Quelles sont tes relations avec les labels aujourd'hui ?
Elles sont inexistantes. Les maisons de disques ne savent pas encore que nous existons. Nous allons encore sortir un album cet été, en juin je pense, sur West Midland Records, qui est mon propre petit label, et il sera distribué par Cherry Red. Mais nous n'avons pas de contrat. Après la sortie du disque, nous essaierons de trouver à nous placer sur une major. J'aimerais signer chez Domino, j'aime leur catalogue, mais je ne pense pas qu'il nous aime, en revanche. J'aimerais signer chez des gens sérieux, qui sont prêts à tenter leur chance. Je n'ai pas envie d'être sur un label indie qui sortira deux mille copies. Je veux entrer dans les charts, passer à la télé, être riche et célèbre, vivre en Champagne et de champagne.

Comment sera le prochain album ?
Ce sera l'album le plus poppy que tu aies jamais entendu. Tes premiers mots seront : "I don't believe it " ! Ce sera vraiment commercial et catchy, avec certaines des meilleures chansons que j'ai écrites. Mes meilleures pop songs. Ces chansons doivent être bien produites et mixées, ce qui n'était pas toujours le cas sur les deux premiers albums de Go-Kart Mozart, qui étaient assez expérimentaux, un peu comme si nous enregistrions les B-sides de Denim. Les morceaux pouvaient alors rester assez bruts et ne demandaient pas une qualité d'enregistrement exemplaire. Tout sera différent par la suite.

Et les paroles ?
Elles restent dans mon style, avec un double sens, de l'ironie, du comique et du tragique, de la romance. Faire cet album, c'est comme diriger un film.

Tu as l'habitude de changer presque du tout au tout, d'un projet à l'autre, et dans une moindre mesure d'un disque à l'autre. Est-ce que cela te semble nécessaire ?
Oui, je crois que les gens qui écoutent de la musique et achètent des disques le méritent. Je veux représenter quelque chose d'intéressant et de surprenant pour les gens qui nous écoutent, donner envie de suivre ma carrière comme une suite de rebondissements.

La difficulté, c'est alors de maintenir le public ou d'en trouver un nouveau avec chaque projet différent...
C'est difficile mais c'est ainsi que cela doit être. C'est ainsi que je ressens les choses et je ne me pose pas de question.

Dans une interview, tu disais que tu aspirais à la fois à l'ascétisme monacal et à la beauté superficielle. C'est vraiment compatible ?
Je ne sais pas, ça sonne très bien en tout cas ; ça suffit à faire passer une bonne journée. Bonne citation, vraiment.

A la différence de toi, certains chanteurs qui ont émergé dans les années 80 suivent des parcours un peu plus balisés, je pense à Morrissey qui semble chercher, de disque en disque, à approfondir la même source d'inspiration.
Détrompe-toi. Je pense que sa carrière est plus risquée qu'elle n'en a l'air. Beaucoup de ses chansons sont des hits sans même nécessairement passer sur les grandes radios.

Tu t'imagines travailler pour une pop-star, à l'image de Stephen Duffy pour Robbie Williams ?
Oui, absolument. C'est ce que je veux. J'espère que ce n'est pas la seule voie, cependant. Mais bon, je me verrais bien faire équipe avec quelqu'un qui est déjà riche et célèbre. J'écrirais juste les chansons, ou j'aiderais à faire un album. Je ferais ça pour l'argent, sans aucun problème. Mais j'imagine que ce n'est pas le genre de chose qui se planifie vraiment et je ne vois pas avec qui je pourrais travailler. Si cela arrivait, ce serait fantastique. J'adorerais.

Tu pourrais chanter pour d'autres musiciens ?
Non, ça, je ne peux vraiment pas. Je ne chante que pour mon groupe. Beaucoup de gens m'ont déjà demandé, mais sans succès. Je ne le ferai jamais. Je n'aime pas ça.

Propos recueillis par David Larre, également responsable involontaire des photos.
Introduction par Vincent Arquillière.
Merci à toute l'équipe de Magic! et à Faustine en particulier.

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